Génération silencieuse

Après avoir appris que j’avais été conçue avec les gamètes d’un étranger, un sentiment de grande solitude m’a envahi. J’avais le désir de me révolter, mais en même temps, je me sentais tellement impuissante. Pour mon entourage, c’était un problème d’enfant gâtée; n’avais-je pas eu tout ce dont j’avais besoin? J’avais l’impression que tout cela ne concernait que moi, que j’étais une mauvaise fille d’avoir un problème avec ma conception, de vouloir m’y opposer. Je devais garder le secret; pour ne pas traumatiser mon frère (qui l’a appris un an plus tard), pour préserver l’honneur de mon père social, pour ne pas faire de peine à ma mère. Jamais il ne m’a effleuré l’esprit qu’il était possible que je ne sois pas seule à vivre une situation similaire.

J’ai joué le jeu pendant des années, je me suis forgé une carapace, j’ai mis en pratique plein de mécanismes de défense. Pour ne pas que ça me revienne en pleine face un jour, je me suis juré de ne jamais avoir d’enfant, de ne pas me marier, de rester une femme forte, seule devant l’adversité, de ne faire confiance en personne. J’évitais de créer des liens trop profonds avec les gens, car l’attachement sous-entendait toujours une certaine forme de responsabilité et menait souvent à la trahison. À chaque fois que je vivais quelque chose d’heureux, je me préparais à en faire le deuil. Rien n’est éternel, pas même la vérité. Et dire que mes parents avaient préféré ne pas adopter entre autre par crainte d’avoir à gérer un enfant avec un trouble de l’attachement…

J’ai grandi, j’ai fini par affronter mes démons. L’avènement d’internet m’a permis d’entrer en contact avec d’autres personnes qui avaient vécu une situation similaire; pour une fois, je n’étais plus seule. Il y a réellement une communauté internationale de personnes issues de la reproduction avec l’apport d’une tierce partie. Dans plusieurs pays, il y a des groupes de support, des associations qui militent pour l’accès aux origines. Il y a aussi des guerriers solitaires qui prennent leur destin en main, parlent ouvertement, donnent des conférences… Malgré certaines divergences d’opinion et d’évidentes différences dans les cultures, ce réseau en développement est un véritable support pour quiconque y cherche un peu de réconfort, des appuis, une oreille attentive. C’est une source d’énergie lorsqu’on choisit de s’engager pour faire changer les choses. C’est en partie ce qui me motive aujourd’hui à prendre la parole, ce qui me conforte dans mes choix.

Mais voilà, au Québec, je n’ai encore trouvé aucune autre personne issue de « don » de gamètes. Pourtant, je suis certaine que je ne suis pas la seule; mes parents n’ont certainement pas été les seuls à utiliser les services de fertilité de l’hôpital St-Luc dans les années 80. Je sais aussi qu’il y avait des cliniques de fertilité dans plusieurs hôpitaux universitaires à l’époque, et de nombreux gynécologues offraient aussi de tels services. Pourquoi est-ce qu’aucune des personnes conçues « artificiellement » ici n’a ressenti le besoin de prendre la parole?

J’en vois déjà me dire que s’ils ne parlent pas, c’est seulement qu’ils sont parfaitement heureux avec leur situation, que je fais partie d’une « minorité bruyante ». Attendez, il y a plusieurs raisons qui peuvent nous inciter à rester dans le placard.

Je suis récemment tombée sur un article de blogue d’une personne adoptée qui tente d’expliquer pourquoi si peu d’adoptés parlent des problématiques qu’ils vivent sur la place publique. Un parallèle peut être fait avec les personnes issues de la reproduction avec l’apport d’une tierce partie. L’auteure distingue 5 catégories d’adoptés qui tendent à rester silencieux: celui qui est encore à un stade précoce d’acceptation de son adoption, l’adopté « loyal », celui qui a peur du rejet, celui qui refuse de se définir uniquement en tant qu’adopté, et finalement, l’activiste brulé qui a assez donné. Je crois sincèrement qu’on retrouve ces 5 catégories de personnes issues de « dons » de gamètes. Seulement, dans notre cas, j’en ajouterais une autre: celui qui ne sait pas la vérité sur sa conception.

Au Québec, on ne sait pas à quel point les enfants qui ont été conçus avec les gamètes d’un étranger sont informés de la chose. Il parait qu’on conseille aux parents intentionnels de le dire à leur enfant, mais on ne sait pas si c’est ce qu’ils font réellement, et je ne sais pas depuis quand ce conseil est donné. En France, certaines études estiment qu’environ 85 % des personnes issues de don de sperme ne sont pas au courant de ce fait. Bien qu’une majorité de parents intentionnels affirment qu’ils souhaitent révéler la vérité à l’enfant qu’ils s’apprêtent à concevoir, près de 60 % finissent par ne rien dire. L’infertilité masculine étant souvent associée à tort à l’impuissance, cela reste un tabou que bien des familles ne brisent pas. Les statistiques seraient sans doute différentes si on incluait les enfants de couples homosexuels à qui on ment beaucoup moins pour des raisons évidentes. Néanmoins, l’accès des homosexuels à la procréation assistée est un fait très récent dans notre histoire (de même que les mères célibataires « par choix », bien que certaines cliniques privées canadiennes acceptaient vraisemblablement d’inséminer des femmes seules dès les années 80).

Combien sommes-nous de personnes issues de l’insémination artificielle avec l’apport d’un étranger au Québec? C’est une donnée qu’on ignore totalement. Depuis que des traitements de fertilité (et pas seulement les FIV) sont dispensés dans nos hôpitaux, on ne sait pas combien d’enfants sont nés à la suite de ces traitements. C’est un secret d’État, doublé souvent d’un secret de famille, qui baigne dans la honte et le désir d’oublier.

Ce n’est pas étonnant que personne au Québec ne prenne la parole. Sur le nombre total (inconnu) de personnes issues de gamètes étrangères, plus des trois-quarts ne doivent pas le savoir. Ceux qui restent sont encouragés à se taire pour préserver la « paix des familles », et les cliniques savent bien que ce serait mauvais pour leur chiffre d’affaire s’ils parlaient. On ne veut pas de nous dans le décor. L’hostilité à laquelle on doit faire face lorsqu’on prend la parole (Consultes donc un psy au lieu d’embêter tout le monde avec tes problèmes!) ne nous aide pas à prendre notre destin en main…

Nous sommes une génération silencieuse, gardée dans la peur et l’ignorance. Si on est si peu présents sur la place publique, ce n’est jamais parce qu’on est contents de cette situation, quoi qu’on en dise.

Et dites-vous bien qu’il est possible que vous soyez, vous aussi, une personne issue de la reproduction avec l’apport d’une tierce partie. Mais vous ne le saurez jamais!

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Classé dans Opinion, Témoignages

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