Archives mensuelles : avril 2014

Homosexuels, mères porteuses et remboursement de la RAMQ: on oublie le principal…

Ce matin, l’histoire de Joël Legendre et des deux filles qu’il attend avec son conjoint est partout. Pour faire une histoire courte, Joël Legendre est une personnalité bien connue de la télévision québécoise. Son conjoint et lui ont fait appel aux services d’une mère porteuse ainsi qu’à une donneuse d’ovules afin de réaliser leur projet parental. Ils ont aussi pu bénéficier du programme québécois de procréation assistée afin de remboursement les couts liés à leurs « traitements » d’infertilité. Les deux filles naitront cet été.

En ce moment, chacun y va de son opinion: « Pourquoi est-ce que la RAMQ (et donc, les contribuables) devrait payer pour un couple homosexuel qui n’a pas de problème de fertilité reconnu? » « Si l’infertilité est une maladie, l’homosexualité n’en est pas une. » « Un couple formé de deux hommes ne pourra jamais donner un modèle féminin adéquat pour ses enfants. » « Pourquoi est-ce qu’ils n’adoptent pas l’un des milliers d’enfants abandonnés dans le monde. », etc. Je suis outrée par toutes ces remarques, mais probablement pas pour les mêmes raisons que le commun des mortels. Dans ce stupide débat, on oublie les principaux intéressés là-dedans: les personnes qui seront issues de cette « opération ». Car peu importe ce qu’on dit, les deux filles de Joël Legendre naitront, grandiront et auront à affronter de nombreux défis qu’on n’ose même pas considérer. Elles ne sont pas encore nées, certes, mais de nombreuses personnes sont nées déjà de la procréation assistée; certaines ne le savent même pas, un très grand nombre est aujourd’hui adulte, plusieurs sont à leur tour parents et même grand-parents. Cependant, une fois leur joli minois de bébé immortalisé sur la murale de la clinique de procréation assistée, on ne les voit plus, on ne veut plus en entendre parler. Sachez-le, ça grandit ces bêtes-là! Nous ne restons pas à jamais des bébés, même si c’est ce que l’industrie de la fertilité veut faire croire aux parents; nous grandissons, nous apprenons, nous développons un esprit critique et nous avons des opinions qui diffèrent souvent de celles de nos parents. Ce que je souhaite par-dessus tout, c’est qu’on prenne compte de l’expérience que nous avons vécue en tant qu’enfants de la procréation assistée dans l’élaboration des politiques, des règlements et des lois en lien avec la filiation et la procréation.

En tant qu’enfant de la reproduction avec l’apport d’une tierce partie, je me sens interpelée par cette histoire. Je suis à la fois excitée de voir que les médias se tournent vers cette problématique complexe et frustrée de la voir simplifiée à l’extrême par l’opinion publique. En vérité, je suis consciente que mon opinion ne vaut pas plus que celle de n’importe qui, mais c’est plus fort que moi, il faut que j’en parle. Je n’ai pas le pouvoir de changer le monde, mais si je peux faire naitre ne serait-ce qu’une once de doute dans l’esprit de ceux qui élaborent les politiques, des intervenants de l’industrie de la fertilité, de ceux qui considèrent faire appel à des technologies de reproduction pour fonder leur famille, de ceux qui l’ont déjà fait, j’aurai accompli quelque chose. J’en ai assez de rester dans l’ombre, de me taire et de mentir par omission pour soi-disant respecter les choix des autres. J’ai envie d’être fière de ce que je suis, une bâtarde nouveau genre qui réclame son droit d’exister en tant que telle pour elle-même et de savoir d’où elle vient réellement. Une bâtarde qui va bientôt mettre au monde un enfant à qui elle refuse de mentir.

Chaque fois que la procréation assistée vient sur le tapis, je me sens hyper concernée, et totalement mise de côté. L’opinion publique n’en a que pour les parents intentionnels, pour leur désir de se reproduire, pour les embuches qu’ils vont rencontrer, pour leur « droit à l’enfant ». Des contribuables sont outrés de payer pour combler leurs moindres désirs alors que le système de santé peine à répondre aux besoins des plus mal en point. D’autres renchérissent que les « bébés » de la procréation assistée contribueront  contrer la dénatalité, deviendront des payeurs de taxes à leur tour et pourront ainsi payer leur dette à la société (wow! j’en ai du poids sur les épaules moi!). Du coup, j’ai l’impression que mon existence n’est plus légitime pour certains, que j’ai une dette existentielle envers la société, que je lui appartiens et que je dois me taire parce que les autres savent tellement mieux que moi ce qui est bon pour moi. Après tout, je ne suis qu’un bébé-éprouvette, ce débat ne me concerne pas.

Mais je m’éloigne, et tant qu’à donner mon opinion sur une situation en particulier, je ferais mieux de ne pas m’égarer.

Homosexuels, mères célibataires par choix et procréation assistée

Les homosexuels ont le droit d’être parents. Ils font parfois de bien meilleurs parents que certains hétéros, n’en déplaise à tous les conservateurs de ce monde. Si j’ai quelque chose contre l’industrie de la fertilité, ce n’est pas parce qu’elle permet à des gais d’avoir des enfants. C’est surtout parce que sous le couvert de l’altruisme et de la médecine, cette industrie fait des millions sans se préoccuper du bien-être des personnes qu’elle crée. Les couples infertiles, les homosexuels en mal d’enfants et les mères célibataires par choix sont des victimes d’une industrie sans cœur qui se préoccupe beaucoup plus de son chiffre d’affaire que des réels impacts qu’elle a sur la société.

À la base, il y a trois choses qui me dérangent dans la reproduction avec l’apport d’une tierce partie: d’abord, le secret et/ou le mensonge sur ses origines qu’on fait souvent à l’enfant, ensuite, l’anonymat des fournisseurs de gamètes et le mutisme des intervenants sous le prétexte du « secret professionnel », et enfin, l’aspect mercantile souvent non-avoué de toutes les procédures.

Dans le cas des homosexuels et des mères célibataires par choix, le premier problème est souvent absent. C’est difficile de faire croire à un enfant que l’un de ses papas l’a porté dans son ventre, ou qu’une de ses mamans a réussi à produire du sperme. Les parents peuvent inventer une histoire abracadabrante, mais ce serait se compliquer la vie inutilement. Le jour où on explique à l’enfant comment on fait les bébés, il faut lui dire la vérité. Je pense que l’accès des homosexuels à la procréation assistée a grandement contribué à faire en sorte qu’on en convienne qu’il est plus sain de dire la vérité, tôt et souvent, aux enfants. Pour cela, je suis reconnaissante envers ces gens qui savent plus que tout ce que c’est que de se battre pour faire reconnaitre leurs droits.

Par contre, les deux autres problèmes restent entiers. Un couple homosexuel peut demander d’avoir un « donneur » non anonyme, mais il doit payer beaucoup plus cher et on lui fait croire qu’il devra vivre avec « les conséquences juridiques » d’un tel choix. Pas très invitant… Il peut aussi choisir une personne de leur entourage qui accepte de les aider à réaliser leur projet parental, mais là encore, ça peut être très compliqué sur le plan juridique. Par peur de représailles, par peur de voir un inconnu débarquer dans leur décor familial, ils choisissent de prendre un « donneur » anonyme et créent un flou total au niveau des origines biologiques de l’enfant, flou qui pourrait avoir d’importantes conséquences sur la construction de son identité. Mais peu importe; ils auront un enfant « à eux » (ça me fait capoter de voir à quel point on considère le certificat de naissance plus comme un certificat de propriété). Que ce soit la RAMQ qui paye ou que ce soit le couple, ça ne m’importe pas vraiment; il y a bel et bien échange d’argent dans le processus. Les « donneurs » sont grassement « dédommagés » (parce que tsé, ils subissent un « dommage » en se branlant dans un p’tit pot), les médecins font leur pain et leur beurre avec les traitements d’infertilité. On nous désire, on nous produit, on nous achète et on nous possède, comme on le fait pour une paire de jeans ou un chiot d’animalerie. Et ça, ça transcende l’orientation sexuelle, quoi qu’on en dise.

Mères porteuses

Si l’insémination artificielle avec le sperme d’un géniteur étranger est relativement bien acceptée dans notre morale collective, il n’en est pas de même avec la gestation pour autrui. Lorsqu’il manque un élément masculin au projet parental, c’est physiquement assez simple de remédier à la situation. C’est une autre histoire quand c’est un élément féminin qui fait défaut. Le prélèvement d’ovules en vue d’une fécondation in vitro est une opération très invasive et risquée pour une femme. C’est fort différent d’une branlette pour obtenir quelques gouttes de sperme. Quant à la gestation pour autrui, il est évident que cette pratique comporte de grandes contraintes pour une femme.

De mon point de vue, la situation est très tordue. Dans ma vie, j’ai eu à faire la part des choses entre mon père social et mon père biologique (qu’il vaudrait mieux appeler géniteur ou peut-être même « donneur » tout dépendant envers qui on souhaite être politiquement correct). Lequel est mon « vrai » père? Est-ce que mon père social est mon père adoptif? Si je n’ai pas été adoptée, je n’ai pas été abandonnée, or, cet homme qui a « donné » son sperme pour me créer, est-ce qu’il s’en fiche vraiment de mon existence? La communauté de personnes issues de « donneurs » a régulièrement de grandes discussions sur l’utilisation de termes pour désigner les liens qui les unissent à leur famille. La langue n’est pas claire là-dessus, c’est signe que les concepts sont flous. Difficile pour une enfant, une adolescente et même une adulte d’y faire la part des choses. Dans le cas de la gestation pour autrui, on a possiblement une mère sociale, un père biologique, un père social/adoptif, une mère gestationnelle, une mère biologique. Même si on explique très bien la chose à la personne qui en sera issue, je suis certaine que ça te mets un bordel épouvantable dans la tête.

L’enfant aura beau être bien traité par ses parents intentionnels, il restera toujours une crainte de blesser ceux qui l’ont fait vivre en prenant position sur le sujet ou en manifestant une certaine confusion à cet égard. Si moi qui n’ai jamais connu mon géniteur de mon vivant, je me sens abandonnée par lui à certains égards, j’imagine qu’un enfant qui a été porté 9 mois par une femme qui ne le désirait pas doit ressentir une certaine forme d’abandon. Un double abandon si on considère sa mère génétique. La grossesse a beau avoir lieu dans un élan de générosité, d’altruisme et de don de soi, cet élan est dirigé vers les parents intentionnels, pas vers l’enfant. Le « donneur » de sperme et la mère porteuse agissent en premier lieu dans l’intérêt de ceux qui souhaitent avoir des enfants, et doivent faire abstraction du lien qui les unira inévitablement à l’enfant à naitre.

On peut dire que la gestation pour autrui est une forme d’exploitation du corps de la femme, mais ce point m’intéresse peu à l’heure actuelle. Je pense en fonction de la personne qui est mise au monde. On ne se sent pas très important lorsqu’on sait que notre mère gestationnelle a accepté une somme d’argent pour renoncer à ses obligations parentales. Je ne crois pas que c’est mieux si elle l’a fait gratuitement. Dans tous les cas, on objective l’enfant, la personne. Le droit à l’enfant prime sur les droits de l’enfant. L’enfant vit un abandon qu’il n’a pas le droit d’exprimer, que personne ne considère légitime. Et ça le suit toute sa vie.

Les personnes adoptées ont (encore trop peu) accès à des services pour les aider à surmonter l’abandon qu’elles ont subi. On reconnait leur besoin de faire le deuil de leur famille biologique, on supporte (encore trop peu également) les familles adoptantes pour que la transition soit faite le plus sainement possible. Des études longitudinales ont été faites afin de déterminer les facteurs qui permettent à l’enfant adopté de devenir un adulte heureux et équilibré. Au Québec, il est possible d’entreprendre des démarches de retrouvailles pour ceux qui sentent le besoin de le faire. L’émission de Claire Lamarche a touché je ne sais combien de québécois qui n’ont même pas de lien avec l’adoption.

Rien de tout cela n’est disponible pour les personnes issues de la procréation assistée. Les études couteraient trop cher à faire et risqueraient de forcer les cliniques de procréation assistée à se soumettre à une réglementation plus rigide, à changer leurs façons de faire. Et ça, ça diminuerait leur chiffre d’affaire…

Finalement, qui paye?

Au final, comme je l’ai mentionné plus haut, ça n’a pas d’importance de savoir qui paye pour concevoir la personne à naitre. Le problème, c’est justement que quelqu’un paye, et que personne ne veuille payer.

Il est illusoire de croire que la procréation assistée pourrait un jour être interdite. Il est également illusoire de croire qu’elle peut être gratuite et accessible à tous. Il faut vivre avec cela et essayer de faire du mieux qu’on peut pour ceux qui s’en viennent.

Quand je lis des commentaires sur internet qui sous-entendent que j’ai couté trop cher à l’État, ça me blesse, assez pour préférer ne jamais être venue au monde et devoir payer ma dette existentielle. Quand je lis des commentaires qui m’accusent indirectement d’avoir pris la place d’un pauvre enfant de la DPJ abandonné, je perds la foi en l’humanité en moi, je me sens comme un monstre. Et quand on m’accuse d’ingratitude envers mes parents sociaux quand j’ose verbaliser ce qui me ronge de l’intérieur, j’ai envie de me laisser mourir. C’est parfois difficile pour moi de trouver ma place dans ce monde, d’assumer pleinement ce que je suis sans l’avoir choisi.

La RAMQ a payé pour tous les tests que mes parents ont passé, pour toutes les interventions qu’ils ont subies dans le but de devenir parents. En 1983, on donnait 25$ aux « donneurs » pour leur « contribution » (quand on donne du sang, en comparaison, on reçoit un biscuit et un verre de jus). Une fois que ma mère est devenue enceinte, elle est passée dans le système « normal »; aucun suivi particulier, aucun support psychologique pour savoir quoi me dire et comment me le dire. On a fait comme si j’étais normale.

La RAMQ n’a pas payé pour les psychothérapies que j’ai suivi enfant. La RAMQ a cependant payé lorsque j’ai été hospitalisée à 17 ans suite à une tentative de suicide; mais elle n’a pas payé mon transport en ambulance. La RAMQ ne paie pas pour la psychothérapie que je fais encore pour essayer de garder ma tête hors de l’eau quand j’ai du mal à trouver ma place dans le monde. Elle n’a pas payé les tests d’ADN que j’ai choisi de faire pour avoir une idée de mes origines et vérifier si j’ai une centaine de demi-frères/sœurs qui se baladent dans la nature.

L’hôpital où j’ai été conçu n’a gardé aucune trace de cet événement. Les dossiers ont été détruits avant même que je ne sache la vérité. Si je me pointe à l’actuelle clinique de procréation assistée du CHUM, on me renvoie poliment aux archives médicales avec un « bonne chance » qui en dit long sur mes chances d’obtenir la moindre information. On me dit que les choses ont changé aujourd’hui, mais en réalité, pour avoir fait un tour dans le système en tant que patiente cliente, je sais que ce n’est pas bien différent. Les personnes issues de la procréation assistée n’ont aucun poids dans la balance. On suppose que tout va bien.

Alors, qui paie le plus? En argent, c’est nous tous, en couts humains, c’est une autre histoire.

Un peu d’espoir…

Pour en revenir à Joël Legendre, j’ose espérer que ses filles trouveront leur place dans la société malgré qu’elles soient déjà, avant leur naissance, instrumentalisées à outrance (et je suis en quelque sorte coupable de surfer sur la nouvelle, je l’admets). J’espère qu’elles auront le droit d’avoir une opinion qui leur est propre. J’espère aussi qu’elles auront l’opportunité de connaitre l’identité des femmes qui ont permis à leurs pères de réaliser leurs ambitions parentales. Et je souhaite de tout cœur qu’elles auront le support moral et psychologique nécessaire lorsqu’elles devront affronter les nombreuses crises identitaires qui les attendent.

Pour le reste du monde qui se questionne sur le programme québécois de procréation assistée, sachez que le Commissaire à la Santé et au Bien-être remettra bientôt son rapport en lien avec la consultation publique qu’il a menée à ce sujet au printemps dernier. Peut-être y trouverons-nous des réponses à nos interrogations…

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10 choses qu’un adulte issu de la procréation assistée en a marre d’entendre (ou de lire)

À l’ère des médias sociaux, chacun a l’opportunité de donner son point de vue sur à peu près tout. On se sent concerné par tout, même si on ne l’est pas réellement. Je plaide coupable de m’être maintes fois mis le pied dans la bouche en donnant mon opinion sur un sujet que je ne connaissais pas. Je suis quand même reconnaissante quand une personne me remet gentiment à ma place, ou mieux encore, prend la peine de m’expliquer le pourquoi du comment et de remettre les choses en perspectives. C’est un peu ce que je souhaite faire avec ce post…en ce qui concerne la procréation assistée.

« Tu as de la chance, tu étais désiré(e)! »

Lorsque je fais mon « coming out » de bébé-éprouvette, c’est la première réaction que j’ai dans 90 % des cas. C’est aussi ce que je lis sur de nombreux forum de couples infertiles; on suggère aux parents d’utiliser cette formule pour mieux faire passer la pilule lorsqu’ils annoncent la vérité à leurs enfants. Plusieurs s’imaginent que l’enfant se sentira plus aimé s’il se sait désiré. Personne ne semble comprendre la pression que cela met sur ses épaules.

Ce que les parents qui se tournent vers la conception avec donneur désirent avant tout, c’est un enfant, pas un enfant spécifique. Leur premier choix, ce serait un enfant lié génétiquement à eux. Comme cela leur est impossible, ils décident d’en faire un qui est lié à l’un d’entre eux seulement. Nous sommes donc un second choix. Peu importe comment les parents nous montrent qu’ils nous aiment, nous resterons toujours une option de rechange. Pas de chance non… Un enfant désiré n’est pas plus aimé qu’un enfant né d’un « accident ».

« Tu devrais être reconnaissant(e) envers tes parents, ils ont mis tellement d’efforts pour t’avoir »

Au-delà de mettre en évidence le fait que les traitements de fertilité sont très éprouvants pour les personnes qui choisissent de les subir, cette affirmation implique l’existence d’une dette existentielle d’un enfant envers ses parents. Or un enfant ne demande pas à venir au monde; donner la vie, peu importe la méthode utilisée, est supposé être un acte d’amour inconditionnel et désintéressé. On peut être reconnaissants envers nos parents pour plein de choses, mais on ne leur doit rien pour notre vie. On n’a pas à avoir plus de reconnaissance parce que nos parents ont eu des difficultés à concevoir, encore moins s’ils nous ont caché la vérité pendant une partie de notre vie.

« Sans donneur, tu ne serais pas là. N’es-tu pas heureux(se) d’être en vie? »

C’est vrai, sans l’homme qui a vendu (ou donné contre une « compensation ») ses gamètes, on ne serait pas là. Cela n’empêche pas qu’on puisse questionner la moralité de la conception avec l’apport d’une tierce partie. On peut être heureux d’être en vie tout en étant en désaccord avec la manière dont on a été conçu. Par exemple, une personne née suite à un viol n’a pas à endosser le viol. Cette affirmation a un effet dévastateur lors de la construction de l’identité d’une personne issue des gamètes d’un étranger. En effet, il n’y a qu’un pas à franchir pour croire qu’il aurait été mieux de ne pas venir au monde, et ça prend une grande maturité pour ne pas le franchir…

« Tu dois comprendre à quel point tes parents souffraient à l’idée de ne jamais avoir d’enfants… »

Pour plusieurs, ne jamais avoir la chance de se reproduire est une tragédie. Notre société le comprend généralement très bien. Pour plusieurs d’entre nous, le fait de ne jamais pouvoir connaitre nos origines provoque un sentiment de perte, un vide, une grande douleur. Certes, il y a des hauts et des bas; mais on a beau chasser cette idée de notre esprit, elle nous rattrape un jour ou l’autre. Ce jour à l’école où on a eu à faire un arbre généalogique. À chaque fête des Pères. Dans le cours de biologie où on apprend les principes de base de la génétique mendélienne. Dans l’autobus, quand on croise un visage qui nous semble étrangement familier. Chez le médecin qui nous demande nos antécédents familiaux. À l’échographie où on discerne vaguement notre premier enfant. Le jour des funérailles de notre père social…

Cette douleur que nous vivons, personne ne semble la comprendre. On nous traite d’ingrats quand on en parle. On nous fait taire par toutes sortes de moyens.

La douleur de nos parents ne vient pas annuler la nôtre. On est bien placés pour la comprendre. Et on aimerait bien qu’on comprennent la nôtre.

« Si on levait l’anonymat des donneurs, il n’y aurait pas assez de donneurs pour suffire à la demande. »

Ma réponse spontanée à cela est: »So what??? ». Ceci dit, je vais quand même essayer de développer…

Ailleurs dans le monde, on a levé l’anonymat des donneurs. C’est le cas notamment en Angleterre, en Suède, en Nouvelle-Zélande et dans certaines parties de l’Australie. Et surprise, il y a encore des « donneurs » de gamètes dans ces pays, et ce même si certains interdisent également la rémunération des fournisseurs. En Angleterre, les données disponibles suggèrent que le nombre de nouveaux donneurs annuellement a diminué immédiatement après le changement à la loi pour ensuite augmenter à un niveau supérieur. Les donneurs ont changé, ils ne « donnent » plus pour les mêmes raisons. Aucun de ces pays n’est aux prises avec un « grave » problème de « pénurie de sperme ». Par ailleurs, il y a un problème éthique à considérer le sperme comme une marchandise soumise aux lois de l’offre et de la demande. Si on est supposés considérer le don de sperme comme un acte social, altruiste et gratuit, on ne devrait pas en parler en termes économiques.

S’il manque des cœurs à transplanter pour des gens dans le besoin, on ne justifiera jamais la mort des donneurs d’organes. S’il manque de reins, on ne commencera pas à payer ceux qui sont prêts à vendre un des leurs. On ne peut que démystifier la pratique et la rendre plus socialement acceptable pour espérer que plus de gens poseront un geste gratuit et purement altruiste. L’offre et la demande n’ont rien à faire dans ce genre de transaction.

Dans la communauté des personnes issues de dons de gamètes, il existe toute une gamme de points de vue sur l’éthique des technologies de reproduction assistée. Il y a une constante qui revient pratiquement toujours: l’anonymat est néfaste. Je pourrais disserter longtemps sur le sujet, mais je crains que ça ne doive faire l’objet d’un article en soi…

« Si on le dit tôt à l’enfant, il n’aura pas de problème avec cela. »

Selon mes lectures, il est plus sain (et plus honnête) de dire la vérité, toute la vérité, tôt et souvent. Le premier lien de confiance qu’un enfant crée dans sa vie, c’est celui avec ses parents. S’il s’aperçoit plus tard que ce lien est basé sur un mensonge, vous n’avez pas idée de la crise existentielle que cela engendre. En passant, on n’a généralement pas les moyens de payer pour la psychothérapie qui est nécessaire pour faire de nous des adultes fonctionnels par la suite. C’est un fait, le secret et le mensonge ont des effets dévastateurs dans la vie d’une personne issue d’un « don » de gamètes.

Le dire tôt, ça aide. Mais je connais quand même des adultes issus de « dons » de gamètes qui connaissent la vérité sur leurs origines depuis le début et qui ont un problème avec ça. La crise survient généralement plus tard; souvent lors de la venue de leur premier enfant, mais d’autres expériences peuvent aussi mettre en relief un sentiment d’abandon, de trahison ou d’objectivisation. On n’a pas besoin de grandir dans une famille dysfonctionnelle pour un jour se poser des questions et vouloir connaitre nos origines. Le dire tôt, ça ne règle pas tout; ça retarde l’arrivée des problèmes.

Lorsqu’on dit que le fait de le dire tôt règle tous les problèmes, ce ne sont que des suppositions; on ne se base sur aucune étude sérieuse. L’insémination artificielle est pratiquée chez l’humain depuis plus d’un siècle, mais jamais on n’a réalisé d’études longitudinales sur le bien-être et le développement psychosocial des personnes qui en sont issues. La recherche est dirigée vers ce qui est payant: développer de nouvelles techniques pour « aider » plus de couples infertiles (ils ont les moyens de payer pour un service, ils sont prêts à tout). Les conseils psychosociaux donnés par les cliniques de fertilité ne visent qu’à garantir la satisfaction de leurs clients, le bien-être à long terme des personnes issues de « dons » de gamètes ne leur importe pas vraiment.

« Le lien génétique n’a aucune importance dans la construction d’une famille. Seul l’amour compte. »

Si cette affirmation est vraie, alors pourquoi les couples infertiles ne se tournent-ils pas tous vers l’adoption? Pourquoi tiennent-ils absolument à vivre une grossesse, à ce qu’un des parents soit lié génétiquement à l’enfant? Peut-être qu’à quelque part, cela a une réelle importance?

J’ai entendu et lu à maintes reprises une histoire qui explique assez bien notre points de vue. C’est un couple qui attend un enfant qui se rend en voyage dans un pays étranger. Contre toute attente, le travail débute plus tôt que prévu et la femme doit se rendre dans un hôpital local pour accoucher. Tout se passe à merveille, et immédiatement après la naissance, le bébé est amené à la pouponnière par des infirmières. Les parents demandent alors à l’une d’entre elles s’il est possible d’avoir leur bébé. Elle leur répond: « Oui oui, nous vous apporterons un bébé dans quelques instants! ». Le père réplique: « C’est que nous aimerions bien avoir NOTRE bébé… » Ce à quoi on lui répond que dans cet hôpital, dans ce pays, c’est comme cela que les choses fonctionnent. On leur apporte un bébé en parfaite santé, comme toutes les personnes qui viennent accoucher ici. À un si jeune âge, ils ne verront pas la différence; l’enfant les aimera s’ils l’aiment et lui apportent les soins nécessaires…

C’est une situation que peu de gens accepteraient. Si vous êtes capables de comprendre le désarroi des parents qui se verront confier un bébé au hasard, vous n’êtes pas loin de comprendre pourquoi une personne souhaite connaitre ses origines biologiques, à quel point cela est parfois viscéral.

« C’est exactement comme si tu avais été adopté, seulement, tu as la chance de connaitre ta mère biologique. »

L’adoption a beaucoup de similitudes et de grandes différences avec la conception avec l’apport d’une tierce personne. Il y a eu beaucoup d’études sur l’adoption et plusieurs conclusions de ces études pourraient être appliquées aux personnes issues de « donneurs ». C’est d’ailleurs en lisant des témoignages d’adultes adoptés que j’ai réussi à me sentir moins seule au début de ma quête identitaire. Ça m’a beaucoup aidée à comprendre ce que je ressentais.

Pour comprendre ce qu’il y a de différent dans les deux processus, il faut d’abord reconnaitre que l’adoption est normalement réalisée dans l’intérêt principal de l’enfant. Il s’agit d’une solution (imparfaite) à une tragédie dans la vie d’un être humain qui n’a pas encore la capacité d’y remédier tout seul. Il n’est pas responsable de ce qui lui arrive, et ses parents adoptifs ne le sont pas non plus. Autrement dit, on donne une famille à un enfant qui en a besoin.

La conception avec « donneur » est toujours réalisée dans l’intérêt principal des parents. On crée volontairement un enfant avec un parent inconnu qui ne souhaite pas s’impliquer dans sa vie et on lui impose un parent adoptif dès sa conception. Les parents font ce choix délibérément, et ce, dans leur propre intérêt avant tout. Ils sont responsables de l’abandon subi par l’enfant, lui cachent souvent la vérité et nient tout sentiment que cela pourrait causer à l’enfant. En vérité, on crée un enfant sur mesure pour des adultes qui en désirent un.

Toutes les fois où j’entends des gens dire « qu’il y a tellement d’enfants à adopter que ce serait stupide d’en créer d’autres », je me sens un peu coupable d’exister. Je peux rationaliser maintenant, mais au fond de moi, il reste cette honte viscérale d’avoir « volé la place d’un enfant qui en avait besoin ». Les choses ne sont pas si simples, je le sais, mais ce sont des sentiments incontrôlables.

Oui, la conception avec l’apport d’une tierce partie a des points en commun avec l’adoption, mais ce n’est vraiment pas la même chose.

« C’est extraordinaire! Tu es un miracle de la science moderne! »

La première insémination artificielle documentée date de la fin des années 1800. L’insémination artificielle n’a rien de nouveau. Autrefois, elle était pratiquée en secret. Parfois, les femmes ne savaient même pas qu’on leur avait donné un sperme différent de celui de leur mari. Certains gynécologues spécialisés en fertilité se sont avéré de prolifiques « donneurs ».

On pratique l’insémination artificielle sur des animaux de ferme depuis très longtemps. Aucun fermier ne s’étonne que sa vache donne naissance à un veau en parfaite santé après avoir été inséminée avec de la semence congelée ou après qu’on lui ait implanté un embryon de haute génétique. Il n’y a plus de taureaux dans la majorité des fermes laitières québécoises de nos jours!

L’insémination artificielle fonctionne, ce n’est pas un miracle et ça n’a rien de nouveau.

Considérant toutes les probabilités inverses, le vrai miracle, c’est d’être conçu naturellement, presque par « accident ». C’est ce qui nous confère en tant qu’être humain une grande dignité. Un jour, le premier de notre vie, nous avons été le gagnant d’un course à obstacles à l’issue totalement improbable.

Être un « miracle de la science », c’est bien moins extraordinaire que d’être un miracle de la nature…

« C’est fondamentalement mal de jouer ainsi avec la volonté de Dieu (et/ou les lois naturelles, appelez ça comme vous voulez). Les parents qui utilisent la procréation assistée commettent une grave erreur et devront payer pour cela un jour. »

C’est toujours bon pour l’ego de se sentir comme un « enfant du péché ». Mes parents m’ont élevée comme une bonne petite catholique, m’emmenant à la messe tous les dimanches et me faisant fréquenter un pensionnat pour jeunes filles où on m’a enseigné (entre autres choses) les vertus de la chasteté dans les cours d’éducation sexuelle. Nul besoin de vous dire que pendant certaines discussions sur l’éthique de la reproduction, je me sentais vraiment mal d’exister.

J’ai toujours un malaise avec les « pro-vie » qui condamnent vertement ce que mes parents ont fait pour me mettre au monde. Même si je me sens mal par rapport à cet état de fait, je n’en suis pas responsable, et je ne condamnerai pas mes parents pour m’avoir mise au monde puisque je suis tout de même heureuse de vivre!

Le problème avec les extrémistes religieux catholiques (ils sont pires que les autres à ce sujet) et les groupes pro-vie en général, c’est que leur argumentaire est ultra culpabilisant pour nous et pour nos parents, qui bien qu’ils aient fait des choix discutables, restent nos premiers modèles en matière de morale. On peut choisir de ne pas faire comme eux dans notre vie, mais ce sont quand même eux qui en tout premier lieu, nous enseignent la différence fondamentale entre le bien et le mal. On se retrouve devant un discours contradictoire quand on nous demande de respecter son père et sa mère car ils nous ont donné la vie, mais que ce faisant, ils ont été contre la volonté de Dieu. Un beau bordel dans la tête d’un adolescent…

J’ai un peu de sympathie pour une partie du discours pro-vie en matière de procréation assistée, mais je le trouve peu appuyé, biaisé, mal ciblé et insensible. Il nous faut une voix plus nuancée, appuyée sur des recherches scientifiques crédibles, qui comprend bien les enjeux de société en cause. La procréation assistée est là pour rester. Mieux vaut tenter de cerner les problèmes éthiques qu’elle soulève et de faciliter la vie des gens qui sont directement impliquées que de tout condamner en bloc.

Finalement, qu’est-ce qu’on doit dire?

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse à quelqu’un qui vous confie un grand secret lié à sa conception. Depuis le temps, j’ai appris à m’attendre à plein de remarques blessantes, en me disant qu’elles sont plus souvent le fruit de l’ignorance et de l’incompréhension que de la méchanceté pure.

Les personnes issues de la procréation assistée ont besoin d’abord et avant tout d’être écoutées, d’être entendues, d’être prises au sérieux. Juste ça…c’est un bon départ!

Commentaires fermés sur 10 choses qu’un adulte issu de la procréation assistée en a marre d’entendre (ou de lire)

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