Soyons des bébés rentables!

Montée de lait en cette journée de la St-Jean-Baptiste: je suis tombée sur cette chronique de Rima Elkouri dans La Presse. C’est une histoire qui ne m’étonne pas une seconde, qui doit arriver plus souvent qu’on ne le pense. Une femme qui a des problèmes de santé mentale à qui on fait croire que le fait d’avoir un enfant va guérir sa dépression; qu’il suffit qu’elle arrête de prendre sa médication pour ne pas interférer avec les traitements de fertilité. Beau plan! Pour une clinique de fertilité privée, c’est une mine d’or ce genre de cliente; on sait qu’elle est désespérée, qu’elle ira jusqu’au bout, et même un peu plus loin. Là où il y a du désespoir, il y a de l’argent à faire. C’est plate, mais c’est ça.

Ma mère aussi a arrêté de prendre sa médication juste avant d’aller se faire inséminer. Le traitement de son infertilité a pris comme une tournure de traitement de sa dépression. Et elle m’a souvent dit qu’elle a souffert en arrêtant sa médication, mais que c’était une concession qu’elle était prête à faire pour le bien de son enfant. Je suis quand même reconnaissante qu’elle ait choisi de ne pas bousiller mon cerveau en développement avec les anti-dépresseurs qui étaient prescrits au début des années 80.

Seulement, on le sait très bien, avoir un enfant, ça ne guérit pas une dépression. C’est même un facteur de risque pour en déclencher une. Passé l’euphorie du premier test de grossesse positif, la vie reprend son cours, avec quelques éléments de stress en plus. L’inévitable est arrivé, ma mère a été hospitalisée en psychiatrie plusieurs longues périodes au cours de ma vie. À une certaine époque, il a même été question de me placer en famille d’accueil temporairement.

Avant d’entreprendre des traitements de fertilité, on a recommandé à mes parents de rencontrer une psychologue. Celle qui s’occupait des couples infertiles était enceinte de 8 mois à ce moment-là. Ma mère lui aurait arraché la face tellement elle était à bout de nerfs, et je la comprends. Mettons que c’est un manque de délicatesse de la part de la clinique de fertilité; quand on est désespéré pour avoir un enfant, on tolère moins les bedaines qui veulent nous faire la morale. Du reste, je ne pense pas qu’une rencontre avec un psy ou un travailleur social aurait influencé leur décision.

Par ailleurs, je suis convaincue qu’aujourd’hui, même si une rencontre avec un psy est obligatoire lorsqu’on envisage une insémination avec l’apport d’une tierce partie, je ne pense pas qu’il s’agisse d’une évaluation des capacités parentales. Si les parents sont jugés « potentiellement inaptes », on ne leur refuse pas les traitements; ce n’est pas dans le mandat des cliniques de faire des évaluations psycho-sociales. Ce n’est pas non plus dans leur mandat de les supporter psychologiquement si ça tourne mal. Leur mandat, c’est de mettre un bébé dans leur ventre. C’est une mission d’entreprise. Une entreprise à but lucratif, faut-il le rappeler.

La réponse qu’on a donné à Marie dans l’article, on me l’a servie à moi quand j’ai rencontré la travailleuse sociale de la clinique de planning locale: « On a changé nos façon de faire maintenant! ». J’ai pourtant l’impression que peu importe le protocole, tant que les cliniques auront le profit en tête avant tout, on va mal faire. Les cliniques s’en foutent royalement de la douleur des couples infertiles, elles carburent à ça. Elles se foutent encore plus de ce qu’il adviendra des enfants qu’elles produisent. D’ici quelques années, on pourra toujours s’excuser en disant qu’on a changé notre protocole…

Le discours du Dr Jacques Kadoch dans l’article montrent bien son manque d’humanité. Nous, les enfants de la procréation assistée, nous ne sommes que des colonnes de chiffres. Nous sommes son fonds de pension. Nous sommes créés pour être des « bons deals », parce qu’on va rapporter à la société avec nos taxes et nos impôts. On va travailler toute notre vie à payer notre dette existentielle supérieure. Peut-être qu’on ne devrait pas avoir droit à l’assurance-emploi et à l’aide sociale tant qu’à faire, juste pour s’assurer qu’on soit rentables? Peut-être qu’on devrait payer une contribution spéciale pour remercier les contribuables de nous avoir donné la vie?

C’est certain qu’avec un raisonnement de la sorte, on ne doit pas offrir des services de support psychologiques aux couples infertiles; il faut concevoir des bébés rentables! Les psys, ça coute trop cher; et on ne peut pas se permettre de perdre un seul client, surtout si le client en question est au désespoir et a l’esprit embrouillé par une maladie mentale non-traitée; il sera plus facile à manipuler.

De tels propos mériteraient selon moi un sérieux blâme à la clinique OVO. Comme par hasard, c’est dans cette clinique qu’il n’y a pas d’attente. Comme par hasard, c’est là qu’on accepte de faire tous les traitements les plus controversés. Comme par hasard, c’est celle qui réalise le plus grand nombre d’interventions au Québec. Cette clinique agit en toute légalité, certes, mais en terme d’éthique, on repassera. Dommage qu’un boycott ne soit pas envisageable étant donné que les couples infertiles ont tellement de difficultés à obtenir des traitements ici…

Poster un commentaire

Classé dans Montée de lait, Opinion

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s