Homosexuels, mères porteuses et remboursement de la RAMQ: on oublie le principal…

Ce matin, l’histoire de Joël Legendre et des deux filles qu’il attend avec son conjoint est partout. Pour faire une histoire courte, Joël Legendre est une personnalité bien connue de la télévision québécoise. Son conjoint et lui ont fait appel aux services d’une mère porteuse ainsi qu’à une donneuse d’ovules afin de réaliser leur projet parental. Ils ont aussi pu bénéficier du programme québécois de procréation assistée afin de remboursement les couts liés à leurs « traitements » d’infertilité. Les deux filles naitront cet été.

En ce moment, chacun y va de son opinion: « Pourquoi est-ce que la RAMQ (et donc, les contribuables) devrait payer pour un couple homosexuel qui n’a pas de problème de fertilité reconnu? » « Si l’infertilité est une maladie, l’homosexualité n’en est pas une. » « Un couple formé de deux hommes ne pourra jamais donner un modèle féminin adéquat pour ses enfants. » « Pourquoi est-ce qu’ils n’adoptent pas l’un des milliers d’enfants abandonnés dans le monde. », etc. Je suis outrée par toutes ces remarques, mais probablement pas pour les mêmes raisons que le commun des mortels. Dans ce stupide débat, on oublie les principaux intéressés là-dedans: les personnes qui seront issues de cette « opération ». Car peu importe ce qu’on dit, les deux filles de Joël Legendre naitront, grandiront et auront à affronter de nombreux défis qu’on n’ose même pas considérer. Elles ne sont pas encore nées, certes, mais de nombreuses personnes sont nées déjà de la procréation assistée; certaines ne le savent même pas, un très grand nombre est aujourd’hui adulte, plusieurs sont à leur tour parents et même grand-parents. Cependant, une fois leur joli minois de bébé immortalisé sur la murale de la clinique de procréation assistée, on ne les voit plus, on ne veut plus en entendre parler. Sachez-le, ça grandit ces bêtes-là! Nous ne restons pas à jamais des bébés, même si c’est ce que l’industrie de la fertilité veut faire croire aux parents; nous grandissons, nous apprenons, nous développons un esprit critique et nous avons des opinions qui diffèrent souvent de celles de nos parents. Ce que je souhaite par-dessus tout, c’est qu’on prenne compte de l’expérience que nous avons vécue en tant qu’enfants de la procréation assistée dans l’élaboration des politiques, des règlements et des lois en lien avec la filiation et la procréation.

En tant qu’enfant de la reproduction avec l’apport d’une tierce partie, je me sens interpelée par cette histoire. Je suis à la fois excitée de voir que les médias se tournent vers cette problématique complexe et frustrée de la voir simplifiée à l’extrême par l’opinion publique. En vérité, je suis consciente que mon opinion ne vaut pas plus que celle de n’importe qui, mais c’est plus fort que moi, il faut que j’en parle. Je n’ai pas le pouvoir de changer le monde, mais si je peux faire naitre ne serait-ce qu’une once de doute dans l’esprit de ceux qui élaborent les politiques, des intervenants de l’industrie de la fertilité, de ceux qui considèrent faire appel à des technologies de reproduction pour fonder leur famille, de ceux qui l’ont déjà fait, j’aurai accompli quelque chose. J’en ai assez de rester dans l’ombre, de me taire et de mentir par omission pour soi-disant respecter les choix des autres. J’ai envie d’être fière de ce que je suis, une bâtarde nouveau genre qui réclame son droit d’exister en tant que telle pour elle-même et de savoir d’où elle vient réellement. Une bâtarde qui va bientôt mettre au monde un enfant à qui elle refuse de mentir.

Chaque fois que la procréation assistée vient sur le tapis, je me sens hyper concernée, et totalement mise de côté. L’opinion publique n’en a que pour les parents intentionnels, pour leur désir de se reproduire, pour les embuches qu’ils vont rencontrer, pour leur « droit à l’enfant ». Des contribuables sont outrés de payer pour combler leurs moindres désirs alors que le système de santé peine à répondre aux besoins des plus mal en point. D’autres renchérissent que les « bébés » de la procréation assistée contribueront  contrer la dénatalité, deviendront des payeurs de taxes à leur tour et pourront ainsi payer leur dette à la société (wow! j’en ai du poids sur les épaules moi!). Du coup, j’ai l’impression que mon existence n’est plus légitime pour certains, que j’ai une dette existentielle envers la société, que je lui appartiens et que je dois me taire parce que les autres savent tellement mieux que moi ce qui est bon pour moi. Après tout, je ne suis qu’un bébé-éprouvette, ce débat ne me concerne pas.

Mais je m’éloigne, et tant qu’à donner mon opinion sur une situation en particulier, je ferais mieux de ne pas m’égarer.

Homosexuels, mères célibataires par choix et procréation assistée

Les homosexuels ont le droit d’être parents. Ils font parfois de bien meilleurs parents que certains hétéros, n’en déplaise à tous les conservateurs de ce monde. Si j’ai quelque chose contre l’industrie de la fertilité, ce n’est pas parce qu’elle permet à des gais d’avoir des enfants. C’est surtout parce que sous le couvert de l’altruisme et de la médecine, cette industrie fait des millions sans se préoccuper du bien-être des personnes qu’elle crée. Les couples infertiles, les homosexuels en mal d’enfants et les mères célibataires par choix sont des victimes d’une industrie sans cœur qui se préoccupe beaucoup plus de son chiffre d’affaire que des réels impacts qu’elle a sur la société.

À la base, il y a trois choses qui me dérangent dans la reproduction avec l’apport d’une tierce partie: d’abord, le secret et/ou le mensonge sur ses origines qu’on fait souvent à l’enfant, ensuite, l’anonymat des fournisseurs de gamètes et le mutisme des intervenants sous le prétexte du « secret professionnel », et enfin, l’aspect mercantile souvent non-avoué de toutes les procédures.

Dans le cas des homosexuels et des mères célibataires par choix, le premier problème est souvent absent. C’est difficile de faire croire à un enfant que l’un de ses papas l’a porté dans son ventre, ou qu’une de ses mamans a réussi à produire du sperme. Les parents peuvent inventer une histoire abracadabrante, mais ce serait se compliquer la vie inutilement. Le jour où on explique à l’enfant comment on fait les bébés, il faut lui dire la vérité. Je pense que l’accès des homosexuels à la procréation assistée a grandement contribué à faire en sorte qu’on en convienne qu’il est plus sain de dire la vérité, tôt et souvent, aux enfants. Pour cela, je suis reconnaissante envers ces gens qui savent plus que tout ce que c’est que de se battre pour faire reconnaitre leurs droits.

Par contre, les deux autres problèmes restent entiers. Un couple homosexuel peut demander d’avoir un « donneur » non anonyme, mais il doit payer beaucoup plus cher et on lui fait croire qu’il devra vivre avec « les conséquences juridiques » d’un tel choix. Pas très invitant… Il peut aussi choisir une personne de leur entourage qui accepte de les aider à réaliser leur projet parental, mais là encore, ça peut être très compliqué sur le plan juridique. Par peur de représailles, par peur de voir un inconnu débarquer dans leur décor familial, ils choisissent de prendre un « donneur » anonyme et créent un flou total au niveau des origines biologiques de l’enfant, flou qui pourrait avoir d’importantes conséquences sur la construction de son identité. Mais peu importe; ils auront un enfant « à eux » (ça me fait capoter de voir à quel point on considère le certificat de naissance plus comme un certificat de propriété). Que ce soit la RAMQ qui paye ou que ce soit le couple, ça ne m’importe pas vraiment; il y a bel et bien échange d’argent dans le processus. Les « donneurs » sont grassement « dédommagés » (parce que tsé, ils subissent un « dommage » en se branlant dans un p’tit pot), les médecins font leur pain et leur beurre avec les traitements d’infertilité. On nous désire, on nous produit, on nous achète et on nous possède, comme on le fait pour une paire de jeans ou un chiot d’animalerie. Et ça, ça transcende l’orientation sexuelle, quoi qu’on en dise.

Mères porteuses

Si l’insémination artificielle avec le sperme d’un géniteur étranger est relativement bien acceptée dans notre morale collective, il n’en est pas de même avec la gestation pour autrui. Lorsqu’il manque un élément masculin au projet parental, c’est physiquement assez simple de remédier à la situation. C’est une autre histoire quand c’est un élément féminin qui fait défaut. Le prélèvement d’ovules en vue d’une fécondation in vitro est une opération très invasive et risquée pour une femme. C’est fort différent d’une branlette pour obtenir quelques gouttes de sperme. Quant à la gestation pour autrui, il est évident que cette pratique comporte de grandes contraintes pour une femme.

De mon point de vue, la situation est très tordue. Dans ma vie, j’ai eu à faire la part des choses entre mon père social et mon père biologique (qu’il vaudrait mieux appeler géniteur ou peut-être même « donneur » tout dépendant envers qui on souhaite être politiquement correct). Lequel est mon « vrai » père? Est-ce que mon père social est mon père adoptif? Si je n’ai pas été adoptée, je n’ai pas été abandonnée, or, cet homme qui a « donné » son sperme pour me créer, est-ce qu’il s’en fiche vraiment de mon existence? La communauté de personnes issues de « donneurs » a régulièrement de grandes discussions sur l’utilisation de termes pour désigner les liens qui les unissent à leur famille. La langue n’est pas claire là-dessus, c’est signe que les concepts sont flous. Difficile pour une enfant, une adolescente et même une adulte d’y faire la part des choses. Dans le cas de la gestation pour autrui, on a possiblement une mère sociale, un père biologique, un père social/adoptif, une mère gestationnelle, une mère biologique. Même si on explique très bien la chose à la personne qui en sera issue, je suis certaine que ça te mets un bordel épouvantable dans la tête.

L’enfant aura beau être bien traité par ses parents intentionnels, il restera toujours une crainte de blesser ceux qui l’ont fait vivre en prenant position sur le sujet ou en manifestant une certaine confusion à cet égard. Si moi qui n’ai jamais connu mon géniteur de mon vivant, je me sens abandonnée par lui à certains égards, j’imagine qu’un enfant qui a été porté 9 mois par une femme qui ne le désirait pas doit ressentir une certaine forme d’abandon. Un double abandon si on considère sa mère génétique. La grossesse a beau avoir lieu dans un élan de générosité, d’altruisme et de don de soi, cet élan est dirigé vers les parents intentionnels, pas vers l’enfant. Le « donneur » de sperme et la mère porteuse agissent en premier lieu dans l’intérêt de ceux qui souhaitent avoir des enfants, et doivent faire abstraction du lien qui les unira inévitablement à l’enfant à naitre.

On peut dire que la gestation pour autrui est une forme d’exploitation du corps de la femme, mais ce point m’intéresse peu à l’heure actuelle. Je pense en fonction de la personne qui est mise au monde. On ne se sent pas très important lorsqu’on sait que notre mère gestationnelle a accepté une somme d’argent pour renoncer à ses obligations parentales. Je ne crois pas que c’est mieux si elle l’a fait gratuitement. Dans tous les cas, on objective l’enfant, la personne. Le droit à l’enfant prime sur les droits de l’enfant. L’enfant vit un abandon qu’il n’a pas le droit d’exprimer, que personne ne considère légitime. Et ça le suit toute sa vie.

Les personnes adoptées ont (encore trop peu) accès à des services pour les aider à surmonter l’abandon qu’elles ont subi. On reconnait leur besoin de faire le deuil de leur famille biologique, on supporte (encore trop peu également) les familles adoptantes pour que la transition soit faite le plus sainement possible. Des études longitudinales ont été faites afin de déterminer les facteurs qui permettent à l’enfant adopté de devenir un adulte heureux et équilibré. Au Québec, il est possible d’entreprendre des démarches de retrouvailles pour ceux qui sentent le besoin de le faire. L’émission de Claire Lamarche a touché je ne sais combien de québécois qui n’ont même pas de lien avec l’adoption.

Rien de tout cela n’est disponible pour les personnes issues de la procréation assistée. Les études couteraient trop cher à faire et risqueraient de forcer les cliniques de procréation assistée à se soumettre à une réglementation plus rigide, à changer leurs façons de faire. Et ça, ça diminuerait leur chiffre d’affaire…

Finalement, qui paye?

Au final, comme je l’ai mentionné plus haut, ça n’a pas d’importance de savoir qui paye pour concevoir la personne à naitre. Le problème, c’est justement que quelqu’un paye, et que personne ne veuille payer.

Il est illusoire de croire que la procréation assistée pourrait un jour être interdite. Il est également illusoire de croire qu’elle peut être gratuite et accessible à tous. Il faut vivre avec cela et essayer de faire du mieux qu’on peut pour ceux qui s’en viennent.

Quand je lis des commentaires sur internet qui sous-entendent que j’ai couté trop cher à l’État, ça me blesse, assez pour préférer ne jamais être venue au monde et devoir payer ma dette existentielle. Quand je lis des commentaires qui m’accusent indirectement d’avoir pris la place d’un pauvre enfant de la DPJ abandonné, je perds la foi en l’humanité en moi, je me sens comme un monstre. Et quand on m’accuse d’ingratitude envers mes parents sociaux quand j’ose verbaliser ce qui me ronge de l’intérieur, j’ai envie de me laisser mourir. C’est parfois difficile pour moi de trouver ma place dans ce monde, d’assumer pleinement ce que je suis sans l’avoir choisi.

La RAMQ a payé pour tous les tests que mes parents ont passé, pour toutes les interventions qu’ils ont subies dans le but de devenir parents. En 1983, on donnait 25$ aux « donneurs » pour leur « contribution » (quand on donne du sang, en comparaison, on reçoit un biscuit et un verre de jus). Une fois que ma mère est devenue enceinte, elle est passée dans le système « normal »; aucun suivi particulier, aucun support psychologique pour savoir quoi me dire et comment me le dire. On a fait comme si j’étais normale.

La RAMQ n’a pas payé pour les psychothérapies que j’ai suivi enfant. La RAMQ a cependant payé lorsque j’ai été hospitalisée à 17 ans suite à une tentative de suicide; mais elle n’a pas payé mon transport en ambulance. La RAMQ ne paie pas pour la psychothérapie que je fais encore pour essayer de garder ma tête hors de l’eau quand j’ai du mal à trouver ma place dans le monde. Elle n’a pas payé les tests d’ADN que j’ai choisi de faire pour avoir une idée de mes origines et vérifier si j’ai une centaine de demi-frères/sœurs qui se baladent dans la nature.

L’hôpital où j’ai été conçu n’a gardé aucune trace de cet événement. Les dossiers ont été détruits avant même que je ne sache la vérité. Si je me pointe à l’actuelle clinique de procréation assistée du CHUM, on me renvoie poliment aux archives médicales avec un « bonne chance » qui en dit long sur mes chances d’obtenir la moindre information. On me dit que les choses ont changé aujourd’hui, mais en réalité, pour avoir fait un tour dans le système en tant que patiente cliente, je sais que ce n’est pas bien différent. Les personnes issues de la procréation assistée n’ont aucun poids dans la balance. On suppose que tout va bien.

Alors, qui paie le plus? En argent, c’est nous tous, en couts humains, c’est une autre histoire.

Un peu d’espoir…

Pour en revenir à Joël Legendre, j’ose espérer que ses filles trouveront leur place dans la société malgré qu’elles soient déjà, avant leur naissance, instrumentalisées à outrance (et je suis en quelque sorte coupable de surfer sur la nouvelle, je l’admets). J’espère qu’elles auront le droit d’avoir une opinion qui leur est propre. J’espère aussi qu’elles auront l’opportunité de connaitre l’identité des femmes qui ont permis à leurs pères de réaliser leurs ambitions parentales. Et je souhaite de tout cœur qu’elles auront le support moral et psychologique nécessaire lorsqu’elles devront affronter les nombreuses crises identitaires qui les attendent.

Pour le reste du monde qui se questionne sur le programme québécois de procréation assistée, sachez que le Commissaire à la Santé et au Bien-être remettra bientôt son rapport en lien avec la consultation publique qu’il a menée à ce sujet au printemps dernier. Peut-être y trouverons-nous des réponses à nos interrogations…

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