10 choses qu’un adulte issu de la procréation assistée en a marre d’entendre (ou de lire)

À l’ère des médias sociaux, chacun a l’opportunité de donner son point de vue sur à peu près tout. On se sent concerné par tout, même si on ne l’est pas réellement. Je plaide coupable de m’être maintes fois mis le pied dans la bouche en donnant mon opinion sur un sujet que je ne connaissais pas. Je suis quand même reconnaissante quand une personne me remet gentiment à ma place, ou mieux encore, prend la peine de m’expliquer le pourquoi du comment et de remettre les choses en perspectives. C’est un peu ce que je souhaite faire avec ce post…en ce qui concerne la procréation assistée.

« Tu as de la chance, tu étais désiré(e)! »

Lorsque je fais mon « coming out » de bébé-éprouvette, c’est la première réaction que j’ai dans 90 % des cas. C’est aussi ce que je lis sur de nombreux forum de couples infertiles; on suggère aux parents d’utiliser cette formule pour mieux faire passer la pilule lorsqu’ils annoncent la vérité à leurs enfants. Plusieurs s’imaginent que l’enfant se sentira plus aimé s’il se sait désiré. Personne ne semble comprendre la pression que cela met sur ses épaules.

Ce que les parents qui se tournent vers la conception avec donneur désirent avant tout, c’est un enfant, pas un enfant spécifique. Leur premier choix, ce serait un enfant lié génétiquement à eux. Comme cela leur est impossible, ils décident d’en faire un qui est lié à l’un d’entre eux seulement. Nous sommes donc un second choix. Peu importe comment les parents nous montrent qu’ils nous aiment, nous resterons toujours une option de rechange. Pas de chance non… Un enfant désiré n’est pas plus aimé qu’un enfant né d’un « accident ».

« Tu devrais être reconnaissant(e) envers tes parents, ils ont mis tellement d’efforts pour t’avoir »

Au-delà de mettre en évidence le fait que les traitements de fertilité sont très éprouvants pour les personnes qui choisissent de les subir, cette affirmation implique l’existence d’une dette existentielle d’un enfant envers ses parents. Or un enfant ne demande pas à venir au monde; donner la vie, peu importe la méthode utilisée, est supposé être un acte d’amour inconditionnel et désintéressé. On peut être reconnaissants envers nos parents pour plein de choses, mais on ne leur doit rien pour notre vie. On n’a pas à avoir plus de reconnaissance parce que nos parents ont eu des difficultés à concevoir, encore moins s’ils nous ont caché la vérité pendant une partie de notre vie.

« Sans donneur, tu ne serais pas là. N’es-tu pas heureux(se) d’être en vie? »

C’est vrai, sans l’homme qui a vendu (ou donné contre une « compensation ») ses gamètes, on ne serait pas là. Cela n’empêche pas qu’on puisse questionner la moralité de la conception avec l’apport d’une tierce partie. On peut être heureux d’être en vie tout en étant en désaccord avec la manière dont on a été conçu. Par exemple, une personne née suite à un viol n’a pas à endosser le viol. Cette affirmation a un effet dévastateur lors de la construction de l’identité d’une personne issue des gamètes d’un étranger. En effet, il n’y a qu’un pas à franchir pour croire qu’il aurait été mieux de ne pas venir au monde, et ça prend une grande maturité pour ne pas le franchir…

« Tu dois comprendre à quel point tes parents souffraient à l’idée de ne jamais avoir d’enfants… »

Pour plusieurs, ne jamais avoir la chance de se reproduire est une tragédie. Notre société le comprend généralement très bien. Pour plusieurs d’entre nous, le fait de ne jamais pouvoir connaitre nos origines provoque un sentiment de perte, un vide, une grande douleur. Certes, il y a des hauts et des bas; mais on a beau chasser cette idée de notre esprit, elle nous rattrape un jour ou l’autre. Ce jour à l’école où on a eu à faire un arbre généalogique. À chaque fête des Pères. Dans le cours de biologie où on apprend les principes de base de la génétique mendélienne. Dans l’autobus, quand on croise un visage qui nous semble étrangement familier. Chez le médecin qui nous demande nos antécédents familiaux. À l’échographie où on discerne vaguement notre premier enfant. Le jour des funérailles de notre père social…

Cette douleur que nous vivons, personne ne semble la comprendre. On nous traite d’ingrats quand on en parle. On nous fait taire par toutes sortes de moyens.

La douleur de nos parents ne vient pas annuler la nôtre. On est bien placés pour la comprendre. Et on aimerait bien qu’on comprennent la nôtre.

« Si on levait l’anonymat des donneurs, il n’y aurait pas assez de donneurs pour suffire à la demande. »

Ma réponse spontanée à cela est: »So what??? ». Ceci dit, je vais quand même essayer de développer…

Ailleurs dans le monde, on a levé l’anonymat des donneurs. C’est le cas notamment en Angleterre, en Suède, en Nouvelle-Zélande et dans certaines parties de l’Australie. Et surprise, il y a encore des « donneurs » de gamètes dans ces pays, et ce même si certains interdisent également la rémunération des fournisseurs. En Angleterre, les données disponibles suggèrent que le nombre de nouveaux donneurs annuellement a diminué immédiatement après le changement à la loi pour ensuite augmenter à un niveau supérieur. Les donneurs ont changé, ils ne « donnent » plus pour les mêmes raisons. Aucun de ces pays n’est aux prises avec un « grave » problème de « pénurie de sperme ». Par ailleurs, il y a un problème éthique à considérer le sperme comme une marchandise soumise aux lois de l’offre et de la demande. Si on est supposés considérer le don de sperme comme un acte social, altruiste et gratuit, on ne devrait pas en parler en termes économiques.

S’il manque des cœurs à transplanter pour des gens dans le besoin, on ne justifiera jamais la mort des donneurs d’organes. S’il manque de reins, on ne commencera pas à payer ceux qui sont prêts à vendre un des leurs. On ne peut que démystifier la pratique et la rendre plus socialement acceptable pour espérer que plus de gens poseront un geste gratuit et purement altruiste. L’offre et la demande n’ont rien à faire dans ce genre de transaction.

Dans la communauté des personnes issues de dons de gamètes, il existe toute une gamme de points de vue sur l’éthique des technologies de reproduction assistée. Il y a une constante qui revient pratiquement toujours: l’anonymat est néfaste. Je pourrais disserter longtemps sur le sujet, mais je crains que ça ne doive faire l’objet d’un article en soi…

« Si on le dit tôt à l’enfant, il n’aura pas de problème avec cela. »

Selon mes lectures, il est plus sain (et plus honnête) de dire la vérité, toute la vérité, tôt et souvent. Le premier lien de confiance qu’un enfant crée dans sa vie, c’est celui avec ses parents. S’il s’aperçoit plus tard que ce lien est basé sur un mensonge, vous n’avez pas idée de la crise existentielle que cela engendre. En passant, on n’a généralement pas les moyens de payer pour la psychothérapie qui est nécessaire pour faire de nous des adultes fonctionnels par la suite. C’est un fait, le secret et le mensonge ont des effets dévastateurs dans la vie d’une personne issue d’un « don » de gamètes.

Le dire tôt, ça aide. Mais je connais quand même des adultes issus de « dons » de gamètes qui connaissent la vérité sur leurs origines depuis le début et qui ont un problème avec ça. La crise survient généralement plus tard; souvent lors de la venue de leur premier enfant, mais d’autres expériences peuvent aussi mettre en relief un sentiment d’abandon, de trahison ou d’objectivisation. On n’a pas besoin de grandir dans une famille dysfonctionnelle pour un jour se poser des questions et vouloir connaitre nos origines. Le dire tôt, ça ne règle pas tout; ça retarde l’arrivée des problèmes.

Lorsqu’on dit que le fait de le dire tôt règle tous les problèmes, ce ne sont que des suppositions; on ne se base sur aucune étude sérieuse. L’insémination artificielle est pratiquée chez l’humain depuis plus d’un siècle, mais jamais on n’a réalisé d’études longitudinales sur le bien-être et le développement psychosocial des personnes qui en sont issues. La recherche est dirigée vers ce qui est payant: développer de nouvelles techniques pour « aider » plus de couples infertiles (ils ont les moyens de payer pour un service, ils sont prêts à tout). Les conseils psychosociaux donnés par les cliniques de fertilité ne visent qu’à garantir la satisfaction de leurs clients, le bien-être à long terme des personnes issues de « dons » de gamètes ne leur importe pas vraiment.

« Le lien génétique n’a aucune importance dans la construction d’une famille. Seul l’amour compte. »

Si cette affirmation est vraie, alors pourquoi les couples infertiles ne se tournent-ils pas tous vers l’adoption? Pourquoi tiennent-ils absolument à vivre une grossesse, à ce qu’un des parents soit lié génétiquement à l’enfant? Peut-être qu’à quelque part, cela a une réelle importance?

J’ai entendu et lu à maintes reprises une histoire qui explique assez bien notre points de vue. C’est un couple qui attend un enfant qui se rend en voyage dans un pays étranger. Contre toute attente, le travail débute plus tôt que prévu et la femme doit se rendre dans un hôpital local pour accoucher. Tout se passe à merveille, et immédiatement après la naissance, le bébé est amené à la pouponnière par des infirmières. Les parents demandent alors à l’une d’entre elles s’il est possible d’avoir leur bébé. Elle leur répond: « Oui oui, nous vous apporterons un bébé dans quelques instants! ». Le père réplique: « C’est que nous aimerions bien avoir NOTRE bébé… » Ce à quoi on lui répond que dans cet hôpital, dans ce pays, c’est comme cela que les choses fonctionnent. On leur apporte un bébé en parfaite santé, comme toutes les personnes qui viennent accoucher ici. À un si jeune âge, ils ne verront pas la différence; l’enfant les aimera s’ils l’aiment et lui apportent les soins nécessaires…

C’est une situation que peu de gens accepteraient. Si vous êtes capables de comprendre le désarroi des parents qui se verront confier un bébé au hasard, vous n’êtes pas loin de comprendre pourquoi une personne souhaite connaitre ses origines biologiques, à quel point cela est parfois viscéral.

« C’est exactement comme si tu avais été adopté, seulement, tu as la chance de connaitre ta mère biologique. »

L’adoption a beaucoup de similitudes et de grandes différences avec la conception avec l’apport d’une tierce personne. Il y a eu beaucoup d’études sur l’adoption et plusieurs conclusions de ces études pourraient être appliquées aux personnes issues de « donneurs ». C’est d’ailleurs en lisant des témoignages d’adultes adoptés que j’ai réussi à me sentir moins seule au début de ma quête identitaire. Ça m’a beaucoup aidée à comprendre ce que je ressentais.

Pour comprendre ce qu’il y a de différent dans les deux processus, il faut d’abord reconnaitre que l’adoption est normalement réalisée dans l’intérêt principal de l’enfant. Il s’agit d’une solution (imparfaite) à une tragédie dans la vie d’un être humain qui n’a pas encore la capacité d’y remédier tout seul. Il n’est pas responsable de ce qui lui arrive, et ses parents adoptifs ne le sont pas non plus. Autrement dit, on donne une famille à un enfant qui en a besoin.

La conception avec « donneur » est toujours réalisée dans l’intérêt principal des parents. On crée volontairement un enfant avec un parent inconnu qui ne souhaite pas s’impliquer dans sa vie et on lui impose un parent adoptif dès sa conception. Les parents font ce choix délibérément, et ce, dans leur propre intérêt avant tout. Ils sont responsables de l’abandon subi par l’enfant, lui cachent souvent la vérité et nient tout sentiment que cela pourrait causer à l’enfant. En vérité, on crée un enfant sur mesure pour des adultes qui en désirent un.

Toutes les fois où j’entends des gens dire « qu’il y a tellement d’enfants à adopter que ce serait stupide d’en créer d’autres », je me sens un peu coupable d’exister. Je peux rationaliser maintenant, mais au fond de moi, il reste cette honte viscérale d’avoir « volé la place d’un enfant qui en avait besoin ». Les choses ne sont pas si simples, je le sais, mais ce sont des sentiments incontrôlables.

Oui, la conception avec l’apport d’une tierce partie a des points en commun avec l’adoption, mais ce n’est vraiment pas la même chose.

« C’est extraordinaire! Tu es un miracle de la science moderne! »

La première insémination artificielle documentée date de la fin des années 1800. L’insémination artificielle n’a rien de nouveau. Autrefois, elle était pratiquée en secret. Parfois, les femmes ne savaient même pas qu’on leur avait donné un sperme différent de celui de leur mari. Certains gynécologues spécialisés en fertilité se sont avéré de prolifiques « donneurs ».

On pratique l’insémination artificielle sur des animaux de ferme depuis très longtemps. Aucun fermier ne s’étonne que sa vache donne naissance à un veau en parfaite santé après avoir été inséminée avec de la semence congelée ou après qu’on lui ait implanté un embryon de haute génétique. Il n’y a plus de taureaux dans la majorité des fermes laitières québécoises de nos jours!

L’insémination artificielle fonctionne, ce n’est pas un miracle et ça n’a rien de nouveau.

Considérant toutes les probabilités inverses, le vrai miracle, c’est d’être conçu naturellement, presque par « accident ». C’est ce qui nous confère en tant qu’être humain une grande dignité. Un jour, le premier de notre vie, nous avons été le gagnant d’un course à obstacles à l’issue totalement improbable.

Être un « miracle de la science », c’est bien moins extraordinaire que d’être un miracle de la nature…

« C’est fondamentalement mal de jouer ainsi avec la volonté de Dieu (et/ou les lois naturelles, appelez ça comme vous voulez). Les parents qui utilisent la procréation assistée commettent une grave erreur et devront payer pour cela un jour. »

C’est toujours bon pour l’ego de se sentir comme un « enfant du péché ». Mes parents m’ont élevée comme une bonne petite catholique, m’emmenant à la messe tous les dimanches et me faisant fréquenter un pensionnat pour jeunes filles où on m’a enseigné (entre autres choses) les vertus de la chasteté dans les cours d’éducation sexuelle. Nul besoin de vous dire que pendant certaines discussions sur l’éthique de la reproduction, je me sentais vraiment mal d’exister.

J’ai toujours un malaise avec les « pro-vie » qui condamnent vertement ce que mes parents ont fait pour me mettre au monde. Même si je me sens mal par rapport à cet état de fait, je n’en suis pas responsable, et je ne condamnerai pas mes parents pour m’avoir mise au monde puisque je suis tout de même heureuse de vivre!

Le problème avec les extrémistes religieux catholiques (ils sont pires que les autres à ce sujet) et les groupes pro-vie en général, c’est que leur argumentaire est ultra culpabilisant pour nous et pour nos parents, qui bien qu’ils aient fait des choix discutables, restent nos premiers modèles en matière de morale. On peut choisir de ne pas faire comme eux dans notre vie, mais ce sont quand même eux qui en tout premier lieu, nous enseignent la différence fondamentale entre le bien et le mal. On se retrouve devant un discours contradictoire quand on nous demande de respecter son père et sa mère car ils nous ont donné la vie, mais que ce faisant, ils ont été contre la volonté de Dieu. Un beau bordel dans la tête d’un adolescent…

J’ai un peu de sympathie pour une partie du discours pro-vie en matière de procréation assistée, mais je le trouve peu appuyé, biaisé, mal ciblé et insensible. Il nous faut une voix plus nuancée, appuyée sur des recherches scientifiques crédibles, qui comprend bien les enjeux de société en cause. La procréation assistée est là pour rester. Mieux vaut tenter de cerner les problèmes éthiques qu’elle soulève et de faciliter la vie des gens qui sont directement impliquées que de tout condamner en bloc.

Finalement, qu’est-ce qu’on doit dire?

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse à quelqu’un qui vous confie un grand secret lié à sa conception. Depuis le temps, j’ai appris à m’attendre à plein de remarques blessantes, en me disant qu’elles sont plus souvent le fruit de l’ignorance et de l’incompréhension que de la méchanceté pure.

Les personnes issues de la procréation assistée ont besoin d’abord et avant tout d’être écoutées, d’être entendues, d’être prises au sérieux. Juste ça…c’est un bon départ!

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