Génération invisible

Je dois l’avouer, tout ce qui se dit dans les média au Québec en lien avec la procréation assistée m’intéresse. Il faut dire que depuis un certain temps, je scrute le web à la recherche de mes semblables: des adultes conçus par procréation assistée au Québec. Par pur masochisme, je lis les articles et je regarde les reportages des journalistes qui croient encore que le grand public n’a pas assez de sympathie pour les pôvres couples infertiles. Hier, je suis tombée sur celui-là, un parmi tant d’autres, qui m’a levé le cœur.

Tout de suite, l’introduction nous dit que « …rarement entend-on parler du long et difficile processus que vivent les couples infertiles ». Pardon? Faites rapidement une recherche sur Google et vous verrez qu’il n’y en a que pour eux. Ils sont sur toutes les tribunes consacrées à la question, ils ont des forum, des associations, ils ont même un programme provincial remboursé par la RAMQ. Il faut les comprendre, l’infertilité est une maladie tellement souffrante, et la seule solution pour échapper au supplice de ne pas pouvoir trimbaler un poupon arborant son propre nez et la couleur de ses yeux dans une poussette dernier-cri en vantant les vertus de l’allaitement maternel, c’est d’avoir recours à de couteuses interventions. L’accouchement est une finalité, l’aboutissement du traitement; l’enfant tant attendu nait et grandit nécessairement heureux et plein de gratitude envers ses parents qui ont du traverser d’immenses épreuves pour leur donner la vie.

La réalité est beaucoup plus complexe. Oui, être infertile (ou sub-fertile), c’est douloureux. C’est une douleur psychologique, un « trouble d’adaptation » à une situation qui est effectivement difficile à vivre, et qui est beaucoup plus courante qu’on ne peut le croire. Traiter l’infertilité, ça ne veut pas dire de mettre des bébés dans le ventre des infertiles. Traiter l’infertilité, c’est s’attaquer à cette douleur. C’est proposer des solutions durables à la souffrance que vivent les gens; les aider à passer à autre chose dans la sérénité. C’est très loin de ce que fait le programme actuel de procréation assistée québécois.

L’approche des média et du corps médical de l’infertilité évacue complètement les suites du traitement. Est-ce qu’on aide réellement à fonder de bonnes petites familles québécoises heureuses et fonctionnelles ou est-ce qu’on transfère le problème à la génération suivante?

Jamais on n’entend parler de cette génération de bébé-miracles. Ces personnes qui seront à jamais considérées comme des enfants par la société, incapables de parler pour eux-même. Ces personnes qui passeront leur enfance à servir de trophée certifiant que leurs parents ont vaincu les forces de la natures qui leur avaient interdit de procréer. Ces personnes qui porteront toute leur vie une dette existentielle les obligeant à cautionner toutes les décisions prises les concernant avant leur naissance. Ces personnes à qui on cache toujours une partie de la vérité parce qu’on les croit incapables de comprendre ce que leurs parents ont vécu. Ces personnes qui n’auront personne vers qui se tourner pour exprimer toute la colère qu’elles vivront.

Presque aucune étude sérieuse ne s’est penché sur le bien-être psychologique des personnes issues de la procréation assistée. Ce que les psychologues et les travailleurs sociaux font avec les couples infertiles est plus proche d’une propagande dictée par une industrie qui ne souhaite perdre ni sa clientèle, ni l’opportunité de développer des techniques encore plus poussées sur le dos des désespérés en mal de progéniture. Le point de vue des adultes issus de la procréation assistée est totalement évacué des discussions concernant les choix éthiques qui sont faits. Nous sommes une génération invisible et tout est fait pour que nous ne sortions jamais de l’ombre.

Mais nous existons. Seulement, rarement entend-on parler du long et difficile processus que vivent les personnes qui naissent de la procréation assistée. Un processus qui dure toute une vie.

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